Dominique Germain lors du colloque 2017

Le bilinguisme en petite enfance – Des exemples de réussite

Par Dominique Germain

En novembre 2017 je publiais un article sur le bilinguisme en petite enfance, faisant ainsi la présentation d’observations faites dans certains lieux se disant « bilingues » et le résultat de quelques recherches sur le sujet. Depuis la publication, j’ai eu la chance de poursuivre mes réflexions et de visiter d’autres lieux, ce qui a pour résultat l’écriture de ce deuxième article, se voulant ainsi la suite du premier.

Lors d’un passage en France en janvier 2018, dans le cadre d’un partenariat entre l’ESSSE de Lyon et le Collège Montmorency (mon employeur), j’ai décidé de faire une escale d’une semaine en Allemagne dans le but de continuer mes observations et des réflexions sur le sujet du bilinguisme pendant la petite enfance. J’ai donc partagé mon temps entre deux différentes régions de l’Allemagne : Hesse (Francfort) et la Bavière (Munich).

Francfort, ville internationale

Le Jardin Multilingual Kindereinrichtungen est un organisme possédant plusieurs crèches et jardins d’enfants multilingues sur la ville de Francfort dont la devise est : « deux langues sont un cadeau pour chaque enfant ». En effet, les crèches « Le Jardin » sont bilingues. Elles offrent toutes des services en allemand, car il s’agit de la première langue du pays, en anglais ou en français. Le multilinguisme fait aussi partie des trois grands piliers sur lesquels l’approche pédagogique quotidienne est assise. Selon eux, « le multilinguisme offre à l’homme la possibilité d’accéder au monde par le langage. Car l’usage compétent d’une ou de plusieurs langues est la condition sine qua non à la participation à la vie sociale[1] ». Les deux autres piliers sont « l’ouverture sur le monde », ce qui est totalement en lien avec le précédent, et « la nature pour espace de vie et d’expérience ».

Jardin am Hof

La crèche « Jardin am Hof [2]», qui j’ai pu visiter lors de mon séjour, a ouvert ses portes en 2011. Elle offre aux parents utilisateurs quarante places pour les enfants, réparties en quatre groupes différents. La moitié se retrouve dans l’aile /anglo-allemande, et l’autre dans l’aile franco-allemande où j’ai passé un peu de temps à observer les interactions entre le personnel et les enfants. Pour Madame Marine Hamon-Leps, directrice des ressources humaines, et Madame Aurélie Perrot, directrice du Jardin am Hof, l’apprentissage d’une langue seconde est une ouverture sur le monde. En effet, cette affirmation se concrétise par l’origine des professionnels qui travaillent auprès des enfants car plusieurs ne sont pas de l’Allemagne, ce qui apporte aux enfants des éléments d’ailleurs.

Dans le groupe des « poussins », par exemple, trois professionnelles étaient avec les enfants au moment où j’y étais : une éducatrice allemande et deux éducatrices françaises, dont l’une a réalisé un stage au Québec pendant sa formation à Strasbourg. Les trois professionnelles communiquaient avec les enfants dans leur langue maternelle, « à elle », et non dans la langue de l’enfant, de façon naturelle. Bien que les trois éducatrices communiquaient entre elles en alternant de façon aléatoire les deux langues, je ne les ai jamais entendues traduire quoique ce soit dans la langue maternelle de l’enfant. Cependant, lorsqu’un enfant disait quelque chose dans sa langue en s’adressant à l’éducatrice, celle-ci continuait la conversation avec l’enfant mais en reformulant ses mots dans sa langue (celle de l’éducatrice). Le tout se faisait naturellement, sans que l’enfant sente que l’éducatrice lui demandait de s’adresser à elle dans sa langue. Aucun reproche ni aucun commentaire…

InfanterixLes principes de base de la communication du Jardin Multiglingual sont inspirés en grande partie par le travail du Centre Hanen de Toronto[3]. La formation sur la communication avec l’enfant leur est offerte par la québécoise d’origine, Madame Guylène Colpron[4], thérapeute du langage et formatrice pour le Centre Hanen, habitant en Allemagne depuis plusieurs années. Les techniques de communication véhiculées par les ouvrages théoriques du Centre Hanen, que nous utilisons dans le cadre de notre formation en Éducation à l’enfance au Collège Montmorency, j’ai pu les observer lors de mon passage dans un autre jardin d’enfants de l’organisme, le « Jardin Erscherscheim[5] », situé dans un autre quartier de Francfort. La directrice, Madame Pénélope Andam, française d’origine, a demandé à une petite allemande de cinq ans de me parler de son portfolio[6]. Dans son portfolio, Anna pouvait y trouver des documents documentant des expériences faites au jardin, des dessins ainsi que des photos de membres de sa famille. La petite Anna n’a pas pu me présenter cela en français, peut-être à cause de la gêne que ma présence pouvait lui amener, mais elle comprenait bien toutes les questions qui lui étaient posées en français et pouvait répondre de façon précise, en allemand. Si j’avais pu filmer la scène à ce moment, j’aurais pu en faire un exemple parfait de communication entre un adulte, Pénélope, et un enfant, Anna, démontrant ainsi plusieurs techniques de communication expliquées dans les ouvrages du Centre Hanen, bilinguisme en plus…

Et en Bavière ?

À environ trois heures de train au sud de la région de Hesse, se trouve la belle ville de Munich, où j’ai pu aussi observer les pratiques bilingues d’un lieu d’accueil d’enfants : Infanterix – crèches et jardins d’enfants multilingues. Infanterix est une entreprise de crèches et de jardins d’enfants offrant des services de garde éducatifs multilingues aux enfants de la ville de Munich, dans quatorze structures différentes. Les langues parlées dans cette entreprise sont l’allemand, le français et l’anglais. Selon Infanterix, « être bilingue, particulièrement en Europe, c’est être doté d’une compétence clé, qui ne sera jamais développée assez tôt. La langue permet à la fois d’accéder à une autre culture, mais aussi de comprendre les autres et ainsi de les côtoyer avec respect et tolérance[7] ».Cafe petite

La structure que j’ai pu visiter lors de mon séjour se nomme « Infanterix – Westpark ». Il s’agit d’un immeuble assez récent, grand et particulièrement accueillant. Les parents ont droit le matin à un breuvage chaud (café-thé), ce qui les incite à passer un peu de temps avec leur enfant et les professionnels avant de repartir vers le travail.

La directrice de la structure, Madame Gosha Lewandowska, m’a expliqué les grandes lignes du fonctionnement, concernant le bilinguisme, avant de me donner la chance d’observer. Les principes sont sensiblement les mêmes qu’à Francfort :

  • Chaque adulte parle sa langue maternelle;
  • Personne ne traduit;
  • Les enfants s’adressent aux adultes dans la langue de leur choix;
  • Les éducateurs se parlent entre eux dans la langue de leur choix;
  • Lorsque les enfants ne comprennent pas, les éducateurs ajoutent des éléments non-verbaux pour se faire comprendre;
  • On ne corrige jamais un enfant qui s’exprime, on reformule.

Ces principes, j’ai pu les observer dès les premiers instants passés auprès des enfants, dans le cadre du « Morgenkreis », ce qu’on pourrait appeler la causerie du matin, du groupe des 3-6 ans. C’est un moment quotidien, aux alentours des 9h00, pendant lequel les professionnels du groupe discutent avec les enfants, disposés en cercle, de plusieurs sujets intéressants, dont le déroulé de la journée et le choix des activités. Lors de mon observation, il y avait un éducateur allemand, une éducatrice française et un éducateur belge. Des consignes ont été données aux enfants, parfois en allemand, par l’éducateur germanophone, parfois en français, par les francophones. Le tout s’est passé naturellement, un peu comme si la notion de langue étrangère n’existait pas… Selon la directrice, les enfants comprennent au fil des jours qu’il faut utiliser le français pour discuter avec certains et l’allemand avec d’autres. Ils savent que s’ils choisissent l’activité littéraire avec Christophe, le tout se déroulera uniquement en allemand, et s’ils sortent des jeux avec Noémie, la discussion se fera en français.

Infanterix

Infanterix offre à leurs employés plusieurs possibilités de formation continue. Le bilinguisme chez les enfants est un sujet spécialement abordé lors des journées de formation. Aussi, pour les professionnels non-germanophones, Infanterix leur offre la chance de suivre des cours d’allemand de tous les niveaux à l’Institut Peters Bildungs[8]. Ainsi, ils pourront mieux communiquer avec les parents et les autres membres du personnel, et pourront mieux s’intégrer à la vie allemande.

Un sujet qui fait couler de l’encre…

Au retour de ce court séjour en Europe j’ai découvert que la revue trimestrielle « Le furet[9] » avait consacré un numéro entier à la diversité linguistique. On peut y lire de courts articles sur des projets le bilinguisme et le plurilinguisme à travers le monde, tester ses connaissances avec les quizz proposés et utiliser les conseils de la fiche pratique, qui sont simples et faciles. Une approche québécoise est aussi présentée dans ce numéro spécial, mais elle est totalement différente des approches que j’ai pu observer en Allemagne. Comme quoi il y a plusieurs manières de faire…

 

[1] Cette citation est extraite du site de l’organisme, à cette adresse : https://www.le-jardin.eu/fr/qui-sommes-nous/pedagogie-le-jardin/. Site consulté le 30 janvier 2019.

[2]  https://www.le-jardin.eu/fr/jardin-am-hof/

[3] http://www.hanen.org/Home.aspx

[4] http://www.kieserservice.de/index.php/hanen-trainer

[5] https://www.le-jardin.eu/fr/jardin-eschersheim

[6] Les enfants âgées entre 0 et 6 ans, en Allemagne, ont tous un portfolio relatant les grandes étapes de leur développement et de leur passage au lieu d’accueil.

[7] Extrait du site : https://www.infanterix.de/fr/mehrsprachigkeit/. Consulté le 30 janvier 2019.

[8] https://www.peters-bg.de/

[9] https://www.lefuret.org/